Un roman russe – Emmanuel Carrère

 

À la fois quête des origines, carnet de bord, récit d’un fait divers et d’une passion amoureuse, “Un roman russe” d’Emmanuel Carrère est une oeuvre autobiographique dense et captivante où l’on apprend beaucoup sur l’écriture de soi, tout à la fois intime et révélée au grand jour.

Emmanuel Carrère y livre beaucoup de lui-même et restitue avec talent la complexité d’un cheminement vers soi, écrit sous la forme d’un roman, destiné aux autres et tout particulièrement à sa mère.

Un livre à lire en prenant tout son temps tant il nous entraine dans son sillage et nous invite à nous questionner sur la relation qui nous unit à notre histoire, à celle de nos parents, à celle de nos aïeux.

Et un beau témoignage sur le fait d’écrire la/sa vie.

 

[Extrait]

“Maman,

Je t’écris cette lettre de Kotelnitch, où je sus retourné pour trouver le point final de ce livre (…).

Au plus profond de la dépression où m’a plongé ce livre, j’avais pensé le finir sur le suicide de François et dire que le fantôme de ton père avait gagné. Qu’il avait eu raison de moi aussi. J’entendais, non pas sa voix que je n’ai pas connue, mails la voix écrite, la voix qui sourd de ses lettres, et cette voix me disait : tu y as cru. Tu as cru que l’amour de Sophie, la langue russe, l’enquête sur ma vie et ma mort allaient te délivrer, te permettre de solder un passé qui n’est pas le tien et qui se répète en toi d’autant plus implacablement qu’il n’est pas le tien. Mais l’amour t’a menti, tu ne parles toujours pas russe et ce qu’il y avait en moi d’irrémédiablement abîmé continue à vous abîmer, à vous tuer, mes petits-enfants, l’un après l’autre. Pas besoin de sauter par la fenêtre pour mourir, d’autres comme toi meurent très bien vivants. (…)

J’avais écrit quelque chose comme cela avant de repartir pour Kotelnitch, et je savais déjà que ce ne pouvait pas être le dernier mot du livre. Que ce n’est pas la vérité, en tout cas que ce n’est pas entièrement la vérité. Qu’il y a autre chose. (…) Cela changera peut-être un jour, je ne sais pas, mais les mots dont je dispose ne peuvent servir à dire que le malheur. Ils ont servi, cette fois encore. Je n’ai pas sauté par la fenêtre. J’ai écrit ce livre. Même s’il te fait mal, tu admettra que c’est mieux.

Tu sais, il y a une chose que je me demande souvent. Tes journées sont remplies, de sept heures du matin à minuit : rendez-vous, conférences, voyages, livres à écrire et lire, petits-enfants dont tu trouves je ne sais comment le temps de t’occuper avec amour, Académie, réceptions, premières, dîners mondains, et dans cet agenda surchargé pas un seul interstice, pas un moment de solitude et de retrait. Ton esprit est sans cesse occupé et je me dis que si je faisais le quart de ce que tu fais, je tomberais d’épuisement au bout d’une semaine. Mais le soir, quand tu rentres, que tu te couches, entre le moment où tu éteins la lumière et celui où tu t’endors, à quoi penses-tu ? Un peu au tourbillon de la journée, sans doute, à celui qui t’attend le lendemain, à tout ce que vas devoir faire, dire et écrire, mais pas seulement, je ne crois pas. Alors à quoi ? A ton père, dont tu relis parfois les lettre et dont tu rêves parfois qu’il revient ? A ton fils, que tu as tellement aimé, qui t’a tellement aimée et dont tu es aujourd’hui tellement loin ? A la petite fille que tu as été, la petite Poussy, au parcours triomphal et tellement difficile de ta vie ? A ce qu tu as accompli, à ce qui tu as manqué ?

Je me trompe peut-être, mais je crois, Maman, que dans ces rares moments où tu es seule face à toi-même, tu souffres. Et d’une certaine façon, tu sais, cela me rassure. (…)

J’écris ces dernières pages et je t’imagine en train de les lire, dans quelques mois, quand ce livre paraîtra. Je me doute que ce qui précède t’a fait souffrir, mais je crois que tu as souffert encore plus pendant toutes ces années où tu savais, même si je ne t’en ai jamais rien dit, que j’étais en train de l’écrire. Nous ne nous parlions pas, ou si peu. Tu avais peur, j’avais peur aussi. Maintenant, c’est fait.

Je voudrais te raconter un souvenir d’enfance. C’était à la piscine, en vacances, au soleil. Je devais avoir cinq ou si ans, j’apprenais à nager. Le moniteur, tout en me soutenant, me faisait traverser le petit bain. Tu étais assis, toi, à l’extrémité du bassin, sur les marches, les pieds dans l’eau, et tun ne me quittais pas des yeux pendant que je prenais ma leçon. Tu portais un maillot une pièce à rayures noires et blanches. Tu étais jeune, tu étais belle, tu me souriais. Traverser le bassin, cela voulait dire aller vers toi. Tu me regardais approcher, et moi, le menton hors de l’eau, la main du moniteur sous mon ventre, je te regardais me regarder et j’étais incroyablement fier et heureux de m’approcher de toi en nageant, d’être regardé par toi en train de nager.

C’est étrange, mais parfois, en écrivant ce livre, j’ai retrouvé cette sensation inoubliable : celle de nager vers toi, de traverser le bassin pour te rejoindre.

Il est l’heure que je parte. Je vais refermer ce carnet, éteindre la lumière, rendre la clé de la chambre. La réceptionniste qui, quand je sui arrivé hier, m’a accueilli comme une vieille connaissa,ce, me dira certainement en riant : da skorovo, à bientôt, et je répondrai da skorovo, mais ce sera un mensonge. Pour la dernière fois, je marcherai dans les rues enneigées de Kotelnitch, jusqu’à la gare. J’attendrai dans le froid que le train arrive. Demain matin, je serai à Moscou, après-demain à Paris, auprès d’Hélène, de Jeanne, de mes garçons. Je continuerai à vivre et à me battre. Le livre est fini, maintenant. Accepte-le. Il est pour toi.”

Emmanuel Carrère, Un roman russe.

Dépôt légal : septembre 2009.

 

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