Un roman russe – Emmanuel Carrère

Le contexte
"À la fois quête des origines, carnet de bord, récit d'un fait divers et d'une passion amoureuse, Un roman russe est une oeuvre autobiographique dense et captivante. Emmanuel Carrère y restitue avec talent la complexité d'un homme dont la vie ressemble à ses livres" (Folio).
Je partage ici avec vous un extrait qui, invariablement, m'émeut quand je le lis.
Une mère et son fils
Il y est question d'une mère et de son fils. De la relation qui les unit. Des difficultés de l'écriture autobiographique. Se raconter, soi. Et raconter sa mère, en se racontant soi. Oser se jeter à l'eau, plonger dans le grand bain, nager vers l'autre et vers soi.
Que l'on soit célèbre ou que l'on soit anonyme : écrire est toujours un sacré plongeon, doublé, dans une autobiographie, du fait de se livrer directement : soi.
C'est un émerveillement aussi.
L'extrait
« Je voudrais te raconter un souvenir d’enfance. C’était à la piscine, en vacances, au soleil. Je devais avoir cinq ou six ans, j’apprenais à nager. Le moniteur, tout en me soutenant, me faisait traverser le petit bain. Tu étais assise, toi, à l’extrémité du bassin, sur les marches, les pieds dans l’eau, et tu ne me quittais pas des yeux pendant que je prenais ma leçon. Tu portais un maillot une pièce à rayures noires et blanches. Tu étais jeune, tu étais belle, tu me souriais. Traverser le bassin, cela voulait dire aller vers toi. Tu me regardais approcher, et moi, le menton hors de l’eau, la main du moniteur sous mon ventre, je te regardais me regarder et j’étais incroyablement fier et heureux de m’approcher de toi en nageant, d’être regardé par toi en train de nager. C’est étrange, mais parfois, en écrivant ce livre, j’ai retrouvé cette sensation inoubliable : celle de nager vers toi, de traverser le bassin pour te rejoindre ».
Limpide et beau.
Un roman russe, Emmanuel Carrère.
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