Le Grand Soir #17 – Des cadeaux par milliers (bis)

Cher Père Noël,

Je vous écris en ce beau mois de janvier où la tradition veut que vous vous reposiez enfin : vacances au vert avec vos rennes, coups de soleil sous les tropiques, hibernation après indigestions multiples en divers endroits du monde… les auteurs jeunesse débordent d’imagination sur le sujet et franchement, imaginer que l’on puisse ne travailler qu’un mois sur douze, quand bien même ce serait à marche forcée avec une équipe de lutins et sous des mètres cubes de glace, cela donne à rêver, non ?

Nous sommes donc en janvier et je vous écris après l’heure, au risque de voir ma missive laissée sans réponse… j’ai l’habitude. Pour être tout à fait honnête, je préfère le silence au courrier type envoyé courant décembre par vos collègues du centre de tri de Libourne, en réponse au petit mot plein de couleurs de mon fils Oscar.

Grosso modo : merci pour ta lettre mon enfant - notez au passage l’économie du genre… un vrai travail de pro - tu as raison il faut demander plein de cadeaux, c’est ça Noël et cela n’arrive qu’une fois par an. Alors va sur père-noël.com, tu y trouveras toutes les idées que tu n’as pas encore eues. C’est très simple : tu en parles à tes parents, ils me le disent avec leur carte bancaire, nous sommes en ligne directe vingt-quatre heures sur vingt-quatre eux et moi… c’est fou ce que la technique moderne peut simplifier les choses. Le vingt-quatre décembre au soir tu verras : ce sera magique ! Et autres diatribes commerciales incompatibles avec l’idée que je me fais de votre mission.

Ah vraiment, le coup de la lettre au Père Noël qu’on envoie où l’on veut, comme on veut, avec tout ce que l’on veut dedans… et qui revient avec pour toute réponse « www.père-noël.com » : je ne suis pas prête de la refaire avec Oscar, ça non ! Et je vous laisse imaginer combien il fut difficile de broder autour du peu de possibilités que m’offrait votre envoi en nombre. Alors pour l’année prochaine, je dis NIET.

Pour ce qui concerne mon petit soulier à moi, tout est plus simple bien sûr. Je n’ai pas été sage, ou pas assez, ou pas du tout… le rêve s’est donc matérialisé sous des formes inattendues que je vous laisse apprécier à la lumière du mois de janvier.

Un maillot de bain kaki échancré jusqu’au nombril / un faux blouson de moto en satin blanc clouté / une maxi bouteille de Buzet / une statue d’indien en résine avec à ses pieds un loup hurlant / des petits dessous léopard en résille / une cocotte minute anti-fuites / un bol noir en poudre de riz / une sur-cape en laine.

Faut il le rappeler ? J’avais commandé :
- une voiture décapotable / RAS
- un voyage au pôle sud / voir peut-être l’indien ?
- une machine à broyer les soucis / la cocotte minute ?
- un soleil en kit pour les jours de pluie / le léopard ?
- des vitamines spécial bonheur / le Buzet ??
- et surtout : rien d’inutile / message non compris semble-t-il…

Voilà, je ne voudrais pas insister mais franchement, votre affaire me semble bien mal gérée si les erreurs de livraison sont à ce point flagrantes. D’accord : la seule idée que vous existiez dans l’imaginaire des enfants est un cadeau en soi et je ne méritais pas grand-chose, à en juger par le ton avec lequel je m’adresse à vous aujourd’hui. Mais tout de même ! J’ai dû faire des heureux quelque part dans le monde… c’est ça, la règle du jeu ? On donne au hasard histoire de faire plus ou moins d’heureux, avec plus ou moins de surprises ?

Vous êtes sans doute tenu par une clause de confidentialité très stricte, mais j’aimerais bien savoir qui a pu vous commander le blouson moto en satin blanc clouté, l’indien en résine et le bol noir en poudre de riz. Comme ça, juste pour savoir… c’est plutôt rigolo de se dire que quelque part dans l’univers il existe des humains qui ont rêvé d’un loup hurlant ou d’une sur-cape en laine, celle qui gratte juste là où il ne faut pas : dans le cou et sous le lobe des oreilles.

Alors l’année prochaine, si vous pouviez faire un tout petit peu plus attention à moi dans votre tournée mondiale, qu’est-ce que je serais contente ! Je vous donne rendez-vous dans un an et promis, cette année je m’efforcerai d’être sage. Vous pouvez d’ores et déjà préparer la décapotable, le voyage aux deux pôles, la machine «no soucis», le kit soleil, les vitamines etc… etc… Voilà pour l’arriéré ! Quant à la nouvelle année, il me reste onze mois tout ronds pour peaufiner ma commande et vous l’adresser sur www.père-noël.com.

N’hésitez pas à être créatif : comme tous les ans je le serai… et vous ne pourrez que suivre cette fois ! Je croise les doigts et j’y crois : très fort.

Bien à vous, vos lutins et vos rennes,

M.

 

Ce courrier m’avait mise en appétit et je rêvais d’accrocher le pompon rouge de votre bonnet au trophée de mes rencontres. L’impatience aidant, attendre Noël m’a très vite semblé hors de portée alors je vous ai contacté sur père-noël.com, direct. Vous m’avez aussitôt donné rendez-vous sur le net et conseillé de brancher ma webcam, c’est comme ça que je vous ai vu caresser le haut de votre barbe, un brin dubitatif. On ne vous l’avait jamais faite, celle-là. Votre service commercial ne prévoyait pas de réponse adaptée et aucune procédure n’envisageait de laisser le Père Noël formuler des réponses hors clauses habituelles.

Mais mon histoire vous intriguait, alors vous avez pris le risque de vous lancer sans filet sur la toile du monde entier.

Et vous m’avez dit :

Je n’ai rien contre le Père Noël mais voyez-vous, je n’y crois pas. Des cadeaux, on devrait s’en faire toute l’année et par milliers bien sûr. Pas besoin de hotte et encore moins de lutins ou de rennes : les plus beaux ne pèsent rien, ils se disent droit dans les yeux et de ceux-là on se souvient toute la vie…

Ce fut comme un feu d’artifice, les réactions affluèrent dans toutes les langues et de partout dans le monde sur www.père-noël.com. Très vite, le site tomba en capilotade et se mit hors service. Que voulez-vous, nous étions hors saison et sa bande passante était réduite au strict minimum pour de vulgaires questions d’économies. Ce fut un grand moment d’émotion virtuelle. Je n’étais pas peu fière d’avoir ainsi mis KO pendant quelques minutes la grande boutique du Noël commercial. Et je sais de source sûre que là-bas, bien loin, sous les glaces éternelles du Grand Nord, le Père Noël - le vrai, en rit encore.

2 Comments

  1. Manu sur décembre 10, 2018 à 5:41

    Ah ah ah le revoilà le petit père il était temps 🙂 Manu

  2. M.B sur décembre 11, 2018 à 8:25

    Magnifiquement écrit comme les précédents. Merci de procurer au lecteur un moment de joie. M.B.

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