Le Grand Soir # 13 – Une maman

 

Chère Jeanne,

Je me suis levée de bonne heure ce matin, il faisait encore frais. Le ciel était teinté de rose, partout la nature s’éveillait et je me suis dit que ce serait une belle journée.

J’ai choisi dans l’armoire une tenue un peu sombre pour cette fin d’été et je me suis faite élégante, je pensais à vos cheveux blonds, à vos ensembles clairs, vous étiez toujours tirée à quatre épingles et je me devais de faire de même aujourd’hui.

En quittant la maison j’ai jeté un œil à votre balcon, de l’autre côté de cette jolie haie de fleurs qui nous sépare : vous étiez là, bien droite et toute menue, élégante bien sûr, vous avez eu un petit geste de la main et vous êtes rentrée à l’intérieur en clignant des yeux. Ah ! Ce maudit « plein Est » de la maison de votre fille ! Vous ne vous y faisiez pas, c’est sûr. Mais vous veniez nous saluer chaque matin Oscar et moi au départ pour l’école de ce petit geste discret qui nous laissait à nous-mêmes, tout en étant là.

J’ai rejoint la rocade, le trafic était dense déjà et j’ai regardé ma montre, je ne voulais pas être en retard, pas aujourd’hui, alors vous avez ri ! Sur le pont d’Aquitaine, de drôles de petits nuages ont joué à saute-mouton dans le ciel. Des volutes de brume s’élevaient de l’eau, l’automne était proche. Moi, je rêvais à l’été et vous rêviez avec moi aux fleurs de votre jardin, à l’ombre des arbres, aux mille parfums du soleil…

J’aime cette route qui va de Bordeaux à Libourne à travers un infini de vignes. J’ai laissé filer mon esprit loin, bien loin et je pensais toujours à vous en franchissant l’Isle, puis la Dordogne. Vous aimiez tant votre ville, les collines de l’Entre-deux-mers, les couleurs du petit matin et celles du soir qui tombe sur la verte campagne de Saillans. Chère Jeanne…

Me voilà rendue à l’Epinette dans cette église toute simple et lumineuse où ceux que vous avez aimés, qui vous ont aimée et qui vous aiment encore se sont rejoints ce matin pour un dernier adieu. Vous étiez pour nous la maman de Marguerite, notre plus proche voisine. Et vous étiez une maman : d’abord et avant tout.

Je revois Oscar gambadant sur la place après vous avoir rendu visite un matin de printemps, il n’avait pas encore deux ans et je l’ai vu réaliser qui vous étiez. Je lui avais souvent répété « voilà Jeanne, tu sais : la maman de Marguerite » et il répétait « Jeanne, Jeanne… ». Un beau prénom, qui vous allait si bien ! Allez savoir ce qu’il mettait derrière ces mots ? Toujours est-il que ce matin-là, Oscar s’était approché de moi, m’avait pris la main et m’avait dit tout doucement : « Moi AUSSI, j’ai une maman ». Il en était tout fier, tout heureux. Ce fut un moment d’émotion toute simple, auquel j’ai repensé aujourd'hui en laissant mon esprit gambader le long des vitraux de l’église.

Oui : nous avons tous une maman et c’est une force qui dure, une force qui ne passe pas. Alors quelle tristesse au moment du départ... Oh bien sûr vous étiez âgée, vous aviez pleinement vécu, vous êtes partie sans souffrance et en confiance car vous étiez croyante. Et puis vos enfants étaient à vos côtés. C’est ce que l’on dit, n’est-ce pas ?

Moi, je dis que la mort d’une mère est d’une tristesse sans nom ; qu’elle vient briser un lien que l’on voudrait indéfectible et qu’elle emplit les humains de larmes au moment du dernier adieu. Je dis qu’elle fait de cet enfant qui demeure en chacun de nous, une part à jamais orpheline. Que l’on soit petit, que l’on soit grand, mère à son tour, grand-mère parfois : l’âge ne fait rien à l’affaire et la tristesse est toujours là.

Votre sourire et votre gentillesse disaient tout de votre vie. Ses joies, ses silences et ses peines. Orpheline à dix ans. Ouvrière à quinze. Jeune mariée, mère de quatre enfants. Combattante des deux guerres.

Étudiante à quarante ans. Aide-soignante, enfin.

Depuis quelque mois vous aviez beaucoup maigri et vous pestiez contre ce temps qui ne passe plus, la fatigue sans fin des jours qui se suivent et se ressemblent tous. Vous alliez partir et vous le saviez : lentement, tout en douceur et dans la discrétion.

Chère Jeanne, que ce sourire nous reste et qu’il vous garde de l’oubli.

Bien à vous,

M.

 

Je ne vous ai pas rencontrée, bien sûr. Mais j’avais en tête une conversation que nous avions eue vous et moi en septembre, le soir de l’anniversaire d’Oscar auquel nous vous avions conviée avec votre fille. Ce fut votre dernière sortie, vous étiez si bien, si calme, fatiguée bien sûr, toute de blanc vêtue. Douce et élégante comme à votre ordinaire. Vous n’avez presque rien mangé mais vous avez ri, et je l’entends encore : ce rire-là. Oscar était aux petits soins et vous m’avez confié combien votre fille avait de la chance d’être un peu grand-mère grâce à nous. Elle, qui avait toujours rêvé d’un enfant et qui n’avait jamais pu...

La confidence était venue ensuite.

Quelques jours plus tard vous n’étiez plus là. Le souvenir de ces instants, lui, m’est resté. Intact et blanc comme un petit caillou jalonnant le chemin de la vie. Vous m’avez dit tout doucement, comme on livre un secret :

La pilule à mon époque, cela n’existait pas. Quatre enfants c’était trop, j’aurais voulu aimer chacun comme s’il était tout seul. Mais c’était trop. Et je m’en suis voulu de penser cela chaque jour ou presque, vous ne pouvez pas savoir comment...

Vous m’avez caressé la main d'un petit geste furtif avant de poursuivre :

Vous avez de la chance de n’en avoir qu’un ! N’ayez pas peur de l’aimer comme s’ils étaient plusieurs. Dans la vie vous savez : le plus important, c’est d’aimer…

 

Les années ont passé, et le jour est venu où j’ai pris cette même route un petit matin au réveil pour m’en aller dire un dernier adieu à ma mère. Nous étions mi-août, la nature était sereine et belle. Je me suis arrêtée à cet endroit où la route surplombe l’Isle et j’ai longuement humé l’air, les yeux perdus dans le lointain et les larmes.

Nous avons tous une maman, oui. Et c’est une force qui dure, une force qui ne passe pas.

Ces mots écrits pour vous me sont revenus comme si c’était hier. J’ai souri vaille que vaille à cette part de moi-même à jamais orpheline, celle de mes souvenirs d’enfants. De mes souvenirs d’adulte, et de mère à mon tour. Celle de mes souvenirs d’avant. Qu’importe le temps, qu’importent les années, il y aurait un après bien sûr. Je ne pouvais encore dire ce dont il serait fait, mais je pressentais que cet après aurait des allures de grand large, ligne d’horizon bleu azur un peu courbe, traversée par les vents.

J’ai repris la route, cela tanguait de partout. Mais j’ai hissé haut les voiles, et pour la première fois peut-être depuis bien longtemps je me suis laissée porter.

Une page nouvelle s’ouvrait en grand devant moi, celle d’après. Elle se nourrirait de ce passé indestructible et le jour viendrait, je le savais désormais, où retentiraient ces mots tant attendus, cri des matelots fouillant du haut des grands mats l’horizon, de leurs yeux brûlés par le soleil et le sel, visage calleux, gorge serrée, poumons secs, voix cassée. Terre, terre !

Nos parents sont des ancres que nous tardons parfois à lever, quand bien même la vie va de l'avant et ses rivages avec. L'amour reçu, l'amour donné, l'amour vécu. J'ai levé ce matin-là l'une de mes ancres, celle-là même que je savais nichée en eaux profondes. Et j'ai gagné d'autres mouillages, tout à la fois lointains et proches, mettant le cap sur cette part de moi-même qui était un peu la sienne aussi.

Cette part de terre et de mer à l'horizon bleu azur un peu courbe et traversée par les vents...

 

 

3 Comments

  1. Ouvrard sur août 3, 2018 à 7:02

    Très beau texte émouvant mélancolique un regard sur la vie la mort plein de beauté et donc plein d’espoir . Une lecture agréable dans la fraîcheur du matin avant la chaleur plombante . Merci.

  2. Marie sur août 3, 2018 à 3:50

    La terre de la photo, la mère traversée par les vents, c’est beau et poétique. Beaucoup d’émotion en lisant ce texte.

  3. Marc T sur août 6, 2018 à 6:16

    La mort d’une mère ce n’est jamais simple et cela vous traverse. Vos mots aussi. Merci pour ce partage. Marc

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