Le Grand Soir # 6 – Un brigadier en sa République

 

Monsieur le Brigadier,

Vous qui trônez derrière l’écran de votre ordinateur, dans ce bureau du poste de police où je m’en fus porter plainte en ce matin d'avril après avoir laissé mon fils à l’école de musique. Une heure : je disposais d’une toute petite heure, trajet aller-retour poste de police / maison de quartier inclus. Ce qui devait être jouable… pour preuve, la dextérité de votre index droit sur le clavier de ma déclaration.

Vous étiez tout entier tendu sur votre ouvrage et j’ai laissé mon esprit gambader le long des murs de votre bureau, tandis que vous preniez note de mes nom, prénoms, adresse et autres données de rigueur.

Murs : blancs.

Sol : gris.

Néons : vifs.

Stores : baissés.

Matériel informatique : de première génération.

Mobilier : beige pisseux.

Brigadier : concentré.

Vous avez soudain levé la tête, il vous fallait les circonstances exactes de la plainte : date, heure, lieu, dégâts constatés. Marque, millésime, couleur, numéro de série du véhicule.  Je vous ai tendu mes papiers, c’est alors que votre écran a viré au noir après avoir émis un drôle de « bip, bip ». Comme ça, sans coup férir : une panne de réseau. La deuxième en moins d’une heure… tout était à refaire. Vous avez soupiré et j’ai regardé ma montre, zen : il fallait rester zen. C’était encore jouable.

Fenêtre : fermée.

Chaise : dure.

Décoration : carte postale du Pic du Midi ; photo d’un brigadier à cheval avec, juste au dessus : quatre punaises, fixant au mur une citation.

Platon.

Là : dans l’exact prolongement de votre épaule gauche. Le dénommé Platon en personne, face à la chaise des poseurs de plaintes. Des propos millénaires livrés sans commentaire à la lecture de tous, hommes, femmes, jeunes et vieux, petits ou gros de tous bords, plaignants avec un point commun au moins. Celui d’avoir été mal assis sur cette chaise le temps de lire : Platon.

Tu déclines ton identité, nom, prénoms, adresse, circonstances exactes de la plainte… tandis que le Brigadier Machin-Chose sue sang et eau en face de toi penché sur son clavier. Et tout d’un coup, VLAN : tu te prends en pleine tronche deux mille quatre cent ans de recul. Et tu as beau dire, te voilà KO. Car ces mots, s’il n’y avait écrit en dessous Platon, tu pourrais les mettre dans bien d’autres bouches. La tienne peut être. Celle du Brigadier sans doute. Et tous les candidats à la présidentielle en prime.

Zen, ma fille. On reste ZEN. On se la lit, la phrase. On se la relit s’il le faut. Et au retour, le fiston n’a qu’à filer droit. On monte dans la voiture, on met sa ceinture, on se tait. Quoi, on a faim ? Quoi, on râle ? Et puis quoi, encore ? Platon peut dormir tranquille : le chef ici, c’est le Brigadier. À la maison c’est moi ! Allez, je la relis : la phrase. Je me la passe, je me la repasse, je me l’imprime dans un coin du cerveau histoire de n’en oublier aucun détail. Mieux, je la griffonne sur un coin de papier. Collègues de boulot, professeurs, lecteurs. Tous vont y avoir droit avant de claquer des bottes en faisant régner l’ordre chez eux. Et attention : c’est du Platon… respect.

« Lorsque les pères s’habituent à laisser faire leurs enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes gens ignorent les lois, parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie. »

OK. KO.

A la question : métier ? Je vous ai répondu : culture.

Vous avez levé la tête : artiste ? Que non, finances.

Vous avez inscrit : cadre.

Puis le couperet tomba, implacable : c’est donc VOUS, qui redistribuez NOS impôts aux intermittents ? Le ton à lui seul avait valeur de sentence, vous auriez tout aussi bien pu dire : nos impôts, à ce ramassis d’assistés, ces tire-au-flanc de théâtreux, de danseurs et autres parasites installés à demeure sur le dos de MES impôts. Du balai, les intermittents. Ouste, du balai m’avez-vous signifié de la main pour le cas où je ne vous aurais pas bien compris. Ras le bol de payer pour ces gens-là quand la police, la justice, l’ordre de la nation crève de misère dans des bureaux pisseux, face à des ordinateurs qui flanchent à la première panne.

Alors la moutarde m’est montée au nez et je ne vous ai pas lâché d’un poil. Tout : je vous ai tout expliqué tandis que vous enregistriez mot après mot et d’un seul doigt ma plainte. Les dérives du système et la création : laissée pour compte. La nécessité d’une réforme bien sûr, attendue de tous. Mais pas comme ça, non ! Sans concertation, pour des mesures dénuées parfois de tout bon sens. Des artistes réduits à la précarité et des associations privées de tous moyens, là où plus personne n’occupe le terrain. Brigadier : inclus. En zone urbaine, en zone rurale, partout où le lien social se délite. Là, où la parole des artistes a toute sa puissance. Une parole libre, singulière, inclassable. Celle du corps, des tripes, du vivant. Celle du respect de l’autre, de l’ouverture au monde et à la différence.

Ma déclaration, je la refais.

Nom, prénoms, adresse, métier. Je porte plainte pour dégradation du tissu associatif culturel français, au motif inique des désordres financiers d’un système qui ploie sous le poids des plus forts. Et non des faibles. Les sociétés de productions, les radios, les télévisions, les grandes chaînes du paysage audiovisuel français et leurs filiales, les grands établissements et tous ceux qui à trop abuser d’un système vont finir par lui faire rende l’âme, au détriment de ceux pour lesquels il est d’usage que le travail se fasse par intermittence : les artistes et les techniciens à employeurs multiples, ceux-là même qui se battent chaque jour pour vivre de leurs métiers quelle qu'en soit la précarité, et ce spectacle vivant que l’on voudrait mettre à terre au motif de remettre de l’ordre.

Oui : je persiste.

Et je signe.

Ce mercredi de février, avec pour témoin un dénommé… Platon.

Bien à lui et à sa République,

M.

 

Je n’avais pas noté votre nom, pas gardé non plus de copie de ma plainte que j’avais envoyée le lendemain même à mon assureur pour remboursement des frais de réparation de mon véhicule. Je suis bien sûr retournée au Poste de Police mais votre bureau était vide ; on m’annonça qu’il s’agissait d’un local provisoirement non affecté qui dépannait les uns et les autres en fonction des besoins. J’ai donc bien cru ne jamais vous revoir.

C’était compter sans le hasard. Quelques mois plus tard j’ai trouvé sur mon répondeur téléphonique un message : mon dossier de plainte contre X étant incomplet, il me fallait retourner Place de l’Eglise pour autoriser en bonne et due forme le financement de mon sinistre sur le Fonds National de Garantie des Assurances ET permettre son intégration dans les statistiques nationales. Suivait un nom, un numéro de téléphone. Autant dire une aubaine !

Je suis donc revenue vous voir, un jeudi soir exactement pour avoir tout mon temps. Il y avait foule devant votre bureau alors j’ai fait la queue, quand ça été mon tour vous avez sorti mon dossier tandis que je sortais ma lettre. Quelques minutes ont passé.

Vous l’avez lue, puis vous avez tapoté sur votre table d’un seul doigt.

Ma lettre : juste en dessous.

Et vous m’avez dit :  

Ce bureau, c’est celui d’un collègue parti à la retraite le mois dernier. Je n’y suis que de passage et je ne l’ai pas encore décoré. De toute façon je ne mettrai rien sur les murs car quand on vient pour une plainte, il n’y a rien d’autre qui compte que soi. Et cela se respecte. Ce sera blanc, PARTOUT.

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