Le Grand Soir # 9 – Le rêve de Courbet

 

Cher océan,

Je m’étais dit : les lettres… c’est pour les humains et eux seuls. Tu seras donc mon exception, au risque de te paraître bien ridicule je le sais ! Je t’écris cette lettre au soleil par une belle journée d’hiver. Le fond de l’air est frais. La lumière est belle. Un léger vent de terre m’enveloppe et me parcourt avant d’aller se promener sur l’eau. A l’infini devant moi des rouleaux bien réguliers, bien calmes. Quelques solitudes éparpillées de ci de là sur le sable froid. Aujourd’hui encore je me laisse surprendre… ce n’est jamais pareil !

Jamais le même soleil, la même lumière, le même jeu du vent sur les vagues. Jamais les mêmes sons, les mêmes galets, les mêmes traces dessinées par les pattes d’oiseaux et le pas des humains sur le sable, mêlés les uns aux autres comme une belle histoire. A marée basse tout est immense. A marée haute tout revient à portée de main. Et je me dis, cette fois encore : toute cette beauté... à quarante minutes de Bordeaux ! Ce doit être un rêve. Un rêve éveillé. Un rêve : tout court.

Je ne m’en suis jamais lassée, de ce rêve-là. Comme je ne me suis jamais lassée de venir t’interpeller toi, l’océan : pour mieux me trouver moi. Je regarde tes eaux tour à tour claires et sombres, habiles à engendrer le vide. Je hume à pleins poumons le parfum des marées, je m’emplis du vertige de leur course immuable et folle.

Toi, l’océan grondeur.

Face à moi, le petit bout de femme. En quête d’un impossible silence.

Alors je te dis tout. Je hurle un à un mes coups de gueule à la face du vent. Je me vide de mes colères, j’évacue d'un coup et tout d’une traite ce que ce monde peut avoir de vain et de désespérant. Je fais le vide, à même le sable et dans le vacarme désert des marées. Alors seulement je me pose, je reprends de la distance. Et je refais le plein de choses immenses, essentielles.

Mais aujourd’hui tout est différent : nous sommes un mercredi, il fait beau et je n’ai rien d’autre à faire que de te regarder. Je sens monter en moi une belle envie de t’écrire. De laisser une trace ailleurs que sur le sable… mon cher Océan, le sais-tu ? J’ai besoin du parfum des immortelles en automne, de la fureur hivernale des marées, de la tiédeur des herbes sèches sur le haut des dunes au printemps et de ce petit goût de sel sur mes lèvres en été. Comme j’ai besoin du bruit des vagues et des feux du soleil sur ma peau : toute l’année. Olliver aime la montagne, le sud plus que tout. Moi : l’ouest. Et je sens en mon petit Oscar un allié de dernière minute. Son plaisir est le même que le mien quand je m’écrie : dehors toute ! Partons à l’océan !

Nous chargeons la voiture de tout notre attirail : pelles, sceaux, cerf-volant, serviettes de bains, tenues de rechange, jumelles, pique-nique, écharpes et bonnets. Un joyeux désordre s'empare de notre petite troupe, prémisse d'une journée de fête. Oscar me dit : si Papa voyait ça ! Je ferme les yeux, puis le coffre. Que ce soit au Porge, au Ferret, à Maubuisson ou Lacanau, j’ai toujours aimé ces routes qui nous conduisent en ligne droite à l’immensité de plages au sable fin, si fin qu’il glisse entre les mains et s’empare de chacun de nos recoins.

Tu nous attends, impassible et froid.

Nous risquons un orteil. Puis deux.

Et puis… ZUT ! Ce sera pour l’été.

L’essentiel est d’être là. D’avoir couru vers les pins, franchi la plage en quelques bonds, guetté les vagues jusqu’à comprendre chacun des mystères de leur va et vient. Nous déballons notre attirail et nous faisons « comme si ».

Comme si c’était l’été, comme si nous étions en vacances. Comme si la marée pouvait s’arrêter sur simple demande : là même où nous avons tracé du doigt une ligne magique. Comme si chaque grain de sable avait une histoire à raconter ; chaque galet, un message à délivrer. Nous rentrons chez nous tout ragaillardis. L’œil, l’oreille, la langue, les lèvres et la peau enfin repus. Nos poches, remplies d’histoires.

Aujourd’hui : encore.

Je te salue bien bas mon océan,

M.

 

Peu de temps avant de venir te voir, j’ai découvert au Nouveau Musée Fabre de Montpellier un petit tableau où Courbet s’était représenté en train de saluer le bord de mer à Palavas. La pose m’avait plue, elle sentait bon l’exaltation des jours de liesse et portait en elle le charme incongru d’un homme en haut de forme/redingote sur fond de nature intacte.

Je t’ai lu ma lettre dans cette exacte attitude, les bras grands ouverts sur l’horizon en me disant « … n’ayons pas peur du ridicule, c’est bien connu : il ne tue pas ».

Et tu m’as dit, dans le souffle d’une vague montante :

Marre, j’en ai marre de tous ces humains qui viennent me peindre, me rendre hommage, pire encore : se confier à moi alors qu’ils sont au creux de la vague. Je n’ai rien d’un lunatique, moi. N’en déplaise aux marées. Vous ne pourriez pas me laisser un peu tranquille, de temps en temps ?

2 Comments

  1. Maurice Brun sur avril 24, 2018 à 9:19

    Voila qui remonte le moral mis à bas par la lecture de la presse quotidienne. Lire ce texte transporte à Maubuisson face à la mer et introduit à une vivante spiritualité. Je le relirai souvent… Grand bravo.

  2. Irène Darnau sur avril 30, 2018 à 3:17

    Une bien belle déclaration d’amour à Mr Océan et bien le bonjour à Mr Courbet qui l’aimait tout autant.

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