Je me souviens #3 – Le jour de la libération, celui du déconfinement national

Un petit délire délirant posé noir sur blanc par Irène Darnau.

 

Le jour de la libération, celui du déconfinement national. Je me souviens….

C’était un 11 mai exactement, à 11 h, le jour de la sainte Estelle, vieille survivance, curieuse bizarrerie dans notre calendrier libérien. Le temps lui, était en rébellion, il faisait froid, une grisaille du matin vous prenait à la gorge, le ciel était bas comme un couvercle. Tout s’avérait différent dans ce monde d’après, un monde désormais sans contact, un monde déglingué où plus rien ne tournait rond. Sauf les drones, énervés, qui exécutaient des cercles au-dessus de nos têtes, incitant au calme, à la prudence des « gestes- barrière", mesurant nos distances, scannant à l’aveugle, qui nos températures corporelles, qui nos noms, nos coordonnées bancaires et autres renseignements ignorés de nous. Gare à celui qui était détecté positif. On devait rentrer immédiatement dans son bouge sous peine d’arrestation immédiate et musclée.

C’était le jour de la Sainte Estelle et la fête promettait d’être belle !

Après la gueule de bois de ces longues années d’enfermement, de ce monde tenu à l’arrêt, de protestations muselées, de frustrations trop longtemps réprimées, de rébellion en couveuse, après tous ces jours, tous sortaient de terre pour fêter l’évènement.

Ce fut une clameur d’applaudissements d’abord, de cris, de hourras, au son hypnotique de tambours, simples bidons de pétrole, devenus obsolètes, martelés avec déraison. Au milieu des pétards, de fumées colorées, de drapeaux, des pancartes s’agitaient « plus jamais ça, on veut du « matos », tests, masques, combinaisons étanches, oxygène » « assez de nos clapiers, pour tous un bouge avec un lopin de terre » « plus jamais confinés, on t’aura ta peau corono et nos dirigeants avec » « tous ensemble, sur une autre planète » « la subversion comme geste -barrière » « soyons autosuffisants, produisons nous-même ». Quelques anciens à la chevelure blanchie arboraient « peace and love » « merci à nos soignants, à tous ces métiers qui ont été au front ». Certains distribuaient de leur main gantée des feuilles de chou clandestines « l’éborgneur ». Malgré tout, la liesse infusait partout. Une majorité de personnes s’afficha spontanément aux balcons, aux terrasses, sur les toits, en haut des lampadaires, juchés sur des statues, scandant des chants de combat ou mimant un haka exécuté dans un bel ensemble. En bas dans les rues, les gens, moins nombreux, ombres chinoises comme des oiseaux de mauvais augure, habillés de sombre, défilaient, exécutant une chorégraphie compliquée pour s’éviter, rester à distance les uns des autres, masqués, gantés comme ils pouvaient. Tous avaient rivalisé d’ingéniosité, arborant des masques faits de bouteilles plastiques, de boucliers d’agent de sécurité découpés et customisés, d’objets du quotidien détournés pour réaliser un accoutrement recyclé, arborant guêtres, tridents, boucliers, armures hétéroclites. Tout pour être à l’air du dehors, être protégé, être ensemble, être dans ces rues interdites pour des lendemains qui allaient pétiller de renouveau, de survivalisme, d’audace, de non-soumission.

Je me faufilai dans une avenue et dans cette étrange euphorie je croisai certains qui n’étaient pas à la fête, visage de rat, œil jaune, la méfiance comme armure. Je sentais la peur qui couvait et carrément de la haine dans le regard d’un groupe de jeunes du quartier aux cheveux dressés qui avançaient comme une armée.

Il me fallait à tout prix chercher Max dont je n’avais plus aucune nouvelle depuis une semaine. Pour cela j’avais un plan un peu risqué certes pour m’aventurer, ombre parmi les ombres, dans le quartier d’à côté où je n’avais guère le droit d’y pénétrer. Je n’avais pu acquérir de laisser passer. Je m’étais rédigé une attestation de déplacement pour dépannage technique urgent et impérieux, c’était mieux que rien. J’avais pu arracher la puce qui était fichée dans mon épaule. J’avais collé mon cellular dans la niche du bâtard de chien de mon voisin irascible.

Alors que je m’avançai, ombre parmi les ombres, je reconnus au bout de la rue, le bâtiment en forme d’œuf, lieu de résidence de nos dirigeants. Je vis alors, plutôt mon corps enregistra plus qu’il ne comprit, la vision de cet œuf géant pris dans une explosion gigantesque. Une explosion qui ne cessait de s’épanouir, grandeur nature comme un virus tentaculaire se démultipliant à la vitesse du son, remplissant tout l’écran d’un ciel gris acier. Le son m’arriva en décalé en une déflagration impitoyable souleva puis souffla le vaste bâtiment tout entier qui finit par retomber sur lui-même en s’affaissant comme une omelette ratée dans un poulailler dévasté, rejetant hors du nid des centaines de corps à la dérive au milieu des cris de la fête.

Le souffle de cette explosion comme un tsunami galopa jusqu’à moi, me prit dans ses bras et me précipita dans un trou noir, profond, loin, très loin de tout. Puis je me sentis vaguement tiré. Je ressentis plus clairement tout mon corps trainé jusqu’à l’entrée d’un porche et je vis que du sang coulait d’une de mes jambes. Je croisai alors le regard acier impénétrable d’un jeune au cheveu dressé penché au-dessus de moi".

[ à suivre... ]

Irène Darnau

1 Comment

  1. Nicole Ouvrard sur mai 11, 2020 à 7:21

    oui vivement la suite de ce 11 mai , on ne sait pas de quelle année!!

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