Le Grand Soir # 20 – Un écrivain, 10 livres, 24 jurés…

 

Chers lecteurs de lettres,

Vous qui avez la belle et délicate mission de sélectionner 24 d’entre nous pour siéger le 9 juin prochain aux côtés de Riad Sattouf et désigner le 45ème lauréat du Prix du Livre Inter !

Trois heures à peine après sa publication sur la page Facebook de France Inter, votre appel à candidature affiche déjà 327 likes - 74 partages - 45 commentaires… et cela ne fait que commencer.

Je vous imagine heureux de cette effervescence et prêts à lire, trier, classer en un tout petit mois plusieurs milliers de courriers. Courage…

La consigne veut que je vous entraîne dans mon univers singulier de lectrice.

Il est préconisé de le faire longuement.

Et là, de suite : je vous avoue que je ne sais pas trop comment m’y prendre et que je sèche un peu.

Alors je griffonne une liste : celle des livres lus depuis Noël, en prenant soin de préciser pour chacun l’origine de sa présence à mes côtés (c’est important : l’origine des choix…).

  • Mes vies secrètes, Dominique Bona (acheté suite à un article dans Elle, lu chez le coiffeur)
  • Désorientée, Négar Djavadi (offert par une amie)
  • Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre (acheté suite à une rencontre à La Machine à lire)
  • Route 78, Éric Cartier (prêté par une amie, fan de BD)
  • Les ignorants, Étienne Davodeau (prêté par la même amie, fan de BD)
  • Dans la forêt, Jean Hegland (conseillé par une voisine)
  • Court traité du paysage, Alain Roger (acheté à l’issue d’un débat - Bx Métropole 2050)
  • Sérotonine, Michel Houellebecq (acheté chez Mollat pour mon mari… lu dans la foulée)
  • L’ombre du vent, Carlos Ruiz Zafòn (acheté cet hiver après avoir lu Le labyrinthe des esprits)
  • La légende de nos pères, Sorj Chalandon (offert à Noël par un ami)
  • Amours, Léonor de Récondo (prêté par une collègue)
  • La disparition de Judas, Andrea Camilleri (Club lecture - janvier 2019)

Douze livres, parmi lesquels trois coups de cœur : « Mes vies secrètes » de Dominique Bona, pour l’élégance de la pensée et du style, la richesse des récits ; « Dans l’ombre du brasier » d’Hervé Le Corre pour le rythme, la puissance romanesque, les références historiques… quel souffle que ce brasier-là !  Et « Les ignorants » d’Etienne Davodeau (grand admirateur de Gaston Lagaffe comme moi) dont je vous livre deux bulles : « Se chamailler sans fin au sujet des vins bus et des livres lus. Peut-être que ça sert à ça aussi, le vin et les livres : s’engueuler tranquillement ». [ je ne ferai aucun commentaire ! ] « La dégustation d’un livre est peut-être plus solitaire que celle d’un vin. Mais ils ont ceci en commun que leur goût se déploie et s’affine à la discussion ». Une belle initiation croisée…

Douze livres, parmi lesquels une découverte : l’écriture flamboyante de Négar Djavadi et son beau roman sur l’exil.  Beaucoup de plaisir à retrouver la plume de Michel Houellebecq, brillant comme toujours… mais sans surprise ; et, dans un tout autre registre, celle de Léonor de Récondo avec « Amours », douce musique pour une histoire hors normes et tragique…

Un vrai bonheur enfin, celui de retrouver la puissance du style et l’univers de Carlos Ruiz Zafòn en remontant, avec « L’Ombre du vent », aux origines du cimetière des livres oubliés où « chaque livre, chaque volume que tu vois, a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit, et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. Chaque fois qu’un livre change de mains, que quelqu’un promène son regard sur ses pages, son esprit grandit et devient plus fort ». Oui !

Forte de ce premier jet, je dresse sans plus attendre la liste des livres qui m’ont été offerts ou prêtés ces derniers mois et que je n’ai pas encore lus (c’est important : l’attente…)

  • Le lambeau, Philippe Lançon (cadeau de Noël d’une amie)
  • Idiss, Robert Badinter (cadeau de Noël de ma filleule)
  • Les rêveurs, Isabelle Carré (acheté suite à une émission sur France Inter)
  • De l’âme, François Cheng (offert par amie)
  • La symphonie du hasard, Douglas Kennedy (offert par un ami)
  • Descente au cœur du mâle, Raphaël Liogier (cadeau de Noël de l’une de mes nièces)
  • Je me voyage, Julia Kristeva (acheté suite à la rediffusion d’une émission sur France Inter)
  • L’art de perdre, Alice Zeniter (prêté par une voisine)
  • Romain Gary : Pseudo, La nuit sera calme, Chien blanc (achetés cet automne)
  • L’amour et les forêts, Éric Reinhardt (offert par la marraine de mon fils)
  • Chaque jour est un adieu, Alain Rémond (acheté sur les conseils d’un ami)
  • 7, Tristan Garcia (prêté par la marraine de mon fils)
  • Dans l’or du temps, Claudie Gallay (acheté après avoir lu Les déferlantes en vacances)
  • La voyageuse de nuit, Françoise Chandernagor (un livre qu’aimait ma mère, retrouvé à Noël)

De ces livres-là, je n’ai rien à dire pour l’instant mais beaucoup d’envie, comme toujours s’agissant de textes choisis pour moi par des personnes qui me connaissent bien, ou achetés par moi après avoir écouté des émissions de radio, des conseils d’amis, le bouche à oreille.

Il me tarde de découvrir le livre de Philippe Lançon, dont j’apprécie les écrits de journaliste.

Je n’ai toujours pas lu « 7 » … Prix du Livre Inter 2016… eh oui ! Voilà qui est dit !

Les quelques phrases du livre de François Cheng lues en diagonale lorsqu’on me l’a offert m’incitent à prendre le temps de lire tranquillement chaque page, comme toujours avec cet auteur raffiné où chaque mot compte et raconte bien plus qu’il n’en a l’air. Il est des livres qui se lisent pas à pas…

J’écris dans la foulée la liste des livres trônant sur ma table de nuit (c’est important : la récurrence, et ce clin d’œil jeté à mes fondamentaux avant de m’endormir…).

  • Œil ouvert et cœur battant – François Cheng (offert par une amie)
  • Il me faut te dire, Arlette Farge (offert par une amie)
  • Une salve d’avenir - L’espoir, anthologie poétique - Gallimard (un vieux cadeau de ma mère)
  • L’arrivant et autres textes, Éric Chevance et Michel Richard (acheté après avoir assisté à une lecture des textes)
  • Une chambre à écrire, L’ire des marges (offert par l’une des auteures)
  • Maintenant que j’ai 50 ans, Bulbul Sharma (offert par une collègue)
  • Connais-toi toi-même… et fais ce que tu aimes, Lucien Jerphagnon (acheté suite à un débat)
  • D’Art d’Art, Frédéric et Marie-Isabelle Tadeï (offert par mon fils)
  • Les deux visages, Henry James (je suis une inconditionnelle d’Henry James…)
  • À l’aube, Philippe Djian (acheté, comme pour tout nouveau livre de Djian)
  • Les points communs, Sophie Poirier (dédicacé par l’auteure / Escales du Livre de Bordeaux)
  • L’homme qui marche, Franck Maubert (offert par mon mari)
  • Journal d’un corps, Daniel Pennac (acheté après avoir entendu Pennac en lire des extraits)

Ainsi posé noir sur blanc, cet agrégat d’ouvrages me fait sourire. Quel désordre, tout de même !

Je ne parlerai d’aucun de ces livres en particulier car tous me sont chers, pour de multiples raisons qui tiennent également à ceux qui me les ont offerts. « Le Journal d’un corps » de Pennac ne cesse de m’émouvoir et je rêve qu’un jour une femme écrive un tel ouvrage. Il est des passages « d’Œil ouvert et cœur battant » que je peux relire plusieurs fois avant de m’endormir tant ils sont justes et beaux…

Voilà pour un rapide aperçu de l’actualité de mes lectures.

Le plus dur reste à faire : vous convaincre de me sélectionner… moi !

M., 55 ans, auvergnate d’origine et bordelaise d’adoption, un mari, un fils de 17 ans - bientôt 18. Un chat roux et doux, une moto, un vélo. Des parents humanistes (il n’y a pas d’âge pour parler de ses parents…). Des études en gestion et en droit, un goût pour l’analyse financière, l’engagement associatif, l’art sous toutes ses formes. Et de belles rencontres humaines, tout au long de mon parcours. Depuis 25 ans, Directrice adjointe d’une institution culturelle départementale tout-terrain. Voyageuse et randonneuse au long cours. Moi, lectrice sensible et volontiers dévoreuse mais irrégulière faute de temps. Membre fondatrice et trésorière de la toute jeune association À Portée de mots. Et membre (très) active de son Club lecture…

Mon métier m’amène à rencontrer des artistes. À participer à des rencontres et à des ateliers avec des collégiens, des lycéens, des spectateurs de tous âges. En zone rurale comme en ville. J’aime aller sur le terrain pour saisir la réalité des enjeux, écouter habitants et partenaires parler de leurs projets, chercher avec eux des solutions pour déployer au mieux nos missions d’intérêt collectif. Un métier riche et multiple, où il faut aimer se réaliser dans la réussite des autres, être curieux et réactif.

Souvent happée par mon travail en semaine, je lis principalement le week-end et pendant les congés. Des romans surtout. Quelques BD (Marjane Satrapi, Joann Sfar). Et des romans, encore et toujours.

Faire provision de livres avant chaque départ en vacances ou pour Noël est l’une de mes activités favorites : arpenter liste en main les rayons de Mollat, de La Machine à Lire ou de ces petites librairies dont j’aime pousser la porte à l’occasion de mes déplacements en Gironde ; lire les premières phrases, la page 63 (toujours elle… un rite) puis une page au hasard, terminer par la 4ème de couverture ; repartir, invariablement chargée de bien plus de livres que ceux figurant sur ma liste !

Quand vient l’été, j’aime compléter mes achats dans les tabac-livres-presse des petites stations balnéaires girondines, Maubuisson, Lacanau-Océan, Soulac-sur-Mer, toutes parfaitement achalandées en ouverture de saison. Des endroits souvent méconnus et pourtant propices à découvrir des auteurs vers lesquels un libraire ou une bibliothécaire « de la métropole (bordelaise) » n’oserait pas forcément me guider.

Je profite des vacances pour me plonger dans des livres plus volumineux. Il m’arrive de lire (ou relire) sur un été « tout un auteur » ou presque. Ainsi l’an dernier avec Romain Gary, après avoir beaucoup aimé l’adaptation au cinéma de « La promesse de l’aube » par Éric Barbier. J’ai toujours un petit carnet à portée de main pour noter une phrase qui me touche plus particulièrement ou dont j’aimerais discuter. « Voilà. Il va falloir bientôt quitter le rivage où je suis couché depuis si longtemps, en écoutant la mer. Il y aura un peu de brume, ce soir, sur Big Sur, et il va faire frais et je n’ai jamais appris à allumer le feu et à me chauffer moi-même. Je vais essayer de demeurer là encore un moment, à écouter, parce que j’ai toujours l’impression que je suis sur le point de comprendre ce que l’océan me dit. Je ferme les yeux, je souris et j’écoute… Il me reste encore de ces curiosités. Plus le rivage est désert et plus il me parait toujours peuplé. Les phoques se sont tus, sur les rochers, et je reste là, les yeux fermés, en souriant, et je m’imagine que l’un d’eux va s’approcher tout doucement de moi et que je vais sentir contre ma joue ou dans le creux de l’épaule un museau affectueux. J’ai vécu. » La promesse de l’aube. Romain Gary, p.391. Plage de l’Alexandre, 26/08/2018. Temps chaud, pas un nuage. Pas âme qui vive. Et l’océan, splendide. Tout est immense…

Le reste du temps je lis des nouvelles, de courts essais, des livres avec lesquels il est possible de cheminer par petits touches le soir avant de m’endormir.

Le Club lecture de l’Association À portée de mots, fondée il y a deux ans avec des amies toutes passionnées de littérature, me permet de découvrir chaque mois des domaines et des auteurs que je n’aurais jamais eu l’idée de lire de moi-même. Des romans policiers, des romans d’anticipation, des BD. Présenter un auteur et discuter d’un livre avec d’autres lecteurs est stimulant et je ne me lasse jamais de constater combien un même livre peut être lu de façon singulière, chacun amenant sa sensibilité, son vécu, un angle de lecture et des ressentis qui lui sont propres. Nous animons à tour de rôle les séances. Sud-Ouest oblige, nos rencontres sont aussi l’occasion de partager un bon repas, de bons vins ! Comme beaucoup, j’aime être embarquée par l’auteur.e, tenue en haleine par l’histoire, le style, les personnages. Un exemple : « Le Grand Marin », premier livre de Catherine Poulain, découvert ensemble au printemps dernier. Puissance de la langue et du récit, beauté des paysages, narration sans fard d’une vie aussi brutale que belle. Un livre inattendu, à vif, écrit par un petit bout de femme invulnérable partie pêcher « au-delà de la dernière frontière » dans un monde exclusivement composé d’hommes, dont elle dit sobrement : « Ce livre, je le leur dois ».

Je ne sais pas lire vite : quel que soit l’ouvrage, c’est plus fort que moi, je le lis comme je lirais à voix haute. Je suis sensible au rythme des phrases, à leur musicalité. Je me les dis silencieusement à moi-même. Il m’arrive de suspendre ma lecture le temps de partager quelques mots avec mon mari ou mon fils. Nous échangeons sur l’auteur, son livre. Ainsi, avec « Petit Pays » de Gaël Faye l’an dernier, un livre que tous deux ont lu après moi. Un livre aussi magnifique que la vie. Aussi simple que la mort. Un livre où l’on trébuche, où l’on se relève. Un livre qui laisse une trace et vous fait avancer…

J’aime que l’on fasse de même avec moi. Que l’on me recommande des livres. Qu’ils circulent, s’échangent, se partagent, fassent parler d’eux, voyagent autant qu’ils me font voyager.

J’entretiens une belle complicité littéraire avec ma filleule, qui m’a demandé pour ses 18 ans de lui offrir des livres « … de ceux que tu as aimés… » (c’est important : les livres que l’on offre…).

Un inventaire à la Prévert, qui me vaut de recevoir cette année encore des selfies de ma filleule en train de lire « mes livres » un peu partout dans Paris ou ailleurs…

  • Dans ces bras-là, Camille Laurens
  • Humains, Matt Haig
  • Les désorientés, Amin Maalouf
  • Pietra viva, Léonor de Récondo
  • Maus, Art Spiegelman
  • No et moi, Delphine de Vigan
  • L’attentat, Yasmina Khadra
  • Les robots, Issac Asimov
  • La maladie de Sachs, Martin Winckler
  • Persépolis, Marjane Satrapi
  • Mr Gween, Alessandro Barrico
  • Nos Richesses, Kaouther Adimi
  • Un roman russe, Emmanuel Carrère
  • Le chat du Rabbin, Joann Sfar + DVD du film
  • L’enfant perdue, Eléna Ferrante
  • Luxe, calme et volupté, Sempé
  • et 2 Pleiade : Beaumarchais + Albert Camus

Voilà qui me ramène à vous : chers lecteurs de lettres de candidats jurés pour le Livre Inter.

Je me demande comment procèdent ceux qui établissent la liste des dix livres en compétition pour le Prix du Livre Inter 2018. Ce que sont leurs interrogations, leurs débats, les modes d’arbitrages, la manière dont chacun défend ses choix. Ce qui emporte la décision finale.

Et je me demande ce qu’il en est pour vous : chers journalistes de France Inter…

Vous : les voix qui rythment pour partie mes journées. Car France Inter est notre radio du petit matin au réveil, celle de l’après-midi quand je roule sur les routes de Gironde et celle du soir, quand je rentre du travail en écoutant l’Heure Bleue… Notre radio du WE aussi (ah ! Le Masque et la plume…) en alternance avec FIP dont nous aimons l’éclectisme.

Vous, dont je connais et apprécie les voix. Par quel tamis passent nos mots ? Savez-vous très vite à quoi vous en tenir ? Vous arrive-t-il d’hésiter jusqu’au tout dernier jour avant de choisir vos jurés ?

L’aventure du Prix Livre Inter commence ici ! Et j’aimerais la vivre avec vous « de l’intérieur ».

Découvrir les rouages d’un prix littéraire confié à un jury d’auditeurs-lecteurs. Rencontrer d’autres jurés, venus des quatre coins du pays et tout aussi passionnés que moi. Élargir mon champ de vision, le confronter à des regards affutés. Porter ma voix au sein du jury : une voix qui saura écouter les retours des autres et où le sensible aura toute sa place.

Moi, la gestionnaire, femme de terrain : qu’une telle voix puisse être retenue pour être jurée du Prix Livre Inter me donnerait des ailes ! J’en serais émue à titre personnel bien sûr, et fière pour tous ceux qui sans cesse stimulent mes appétits littéraires et n’omettent jamais de préciser, quand je me dis femme de chiffres… « et de lettres ! ». J’aurais à cœur de partager cette belle expérience avec mes réseaux, mes amis, mes voisins, mes collègues, mon Club lecture bien sûr. Toutes celles et ceux qui m’offrent, me prêtent, me conseillent des livres et partagent avec moi leurs lectures.

Et puis, passer une journée entière avec l’auteur de « La vie secrète des jeunes » et de « L’Arabe du futur » quand on est la mère d’un grand ado de 17 ans ½ qui ne lit pas grand-chose en dehors des livres imposés et des dites BD… je vous laisse imaginer l’impact.

Nous sommes le mardi 12 février, ma lettre est désormais prête à partir.

Votre post Facebook totalise à ce jour 891 likes, 152 commentaires, 235 partages et autant de rebonds. Je me dis que ce n’est pas gagné. Mais qu’au moins, j’aurai tenté ma chance !

Quelle que soit votre décision, sachez que vous écrire aura été un plaisir et m’aura fait rêver.

Je vous dis à bientôt, sur les ondes de France Inter et peut-être en vrai… qui sait ?

La vie est faite de rencontres et d’échanges.

Bien à vous,

M.

 

Les Grands Voisins - Paris, le 3 mars 2017

Les Grands Voisins - Paris, le 12 mars 2017

 

Je fus la première suprise par mon audace, n'ayant en rien prémédité cette candidature.

ll est vrai que j'avais pour une fois tout mon temps. Sitôt dit. Sitôt fait. Je mis à profit l'immobilité passagère due à une opération des pieds pour me lancer dans l'écriture de mon argumentaire.

Pour spécialiste du courrier que je sois, c'est peu dire que celui-là fut dur à écrire. Parler de ses lectures face à une page blanche s'avéra un exercice plus compliqué que je ne l'aurais imaginé ! Je tentai une bonne dizaine de fois au moins d'en revoir l'angle. Rien n'y fit. Le matin tôt, le soir tard. Quelles que soient les circonstances, l'heure ou le lieu, ce que je posais noir sur blanc se révéla d'une inexorable rectitude. Femme de chiffres j'étais. Femme de chiffres je resterais. Ma lettre ne reflétait que très partiellement ce qui me semblait être "mon univers singulier de lectrice". Mais elle était.

Je finis par comprendre que seul son envoi me libérerait définitivement du poids que représentait l'inutile espérance de parvenir à mieux faire. 

Et c'est ainsi que je me résolus à m'en défaire en la téléchargeant le 12 février - 15h15 sur la plateforme dédiée au Jury du Livre Inter.

Je venais tout juste d'appuyer sur le bouton "Envoyer", quand je fus assaillie par une cohorte d'idées qui me semblèrent toutes plus séduisantes les unes que les autres.

Vade retro, Satanas ! Ce serait pour une autre fois...

Le jour J de la date limite de dépôt des candidatures, fixée au 22 février, un message annonça urbi et orbi que le délai était repoussé au 6 mars. Date ô combien symbolique pour moi, dans laquelle je ne pus m'empêcher de voir un clin d'œil forcément favorable du destin.

Les jours continuèrent leur course folle jusqu'au 6 mars 2019. Ce jour-là et sans préméditation aucune, je décidai de lire tranquillement ma lettre à haute voix debout face à mon poste de radio, préalablement positionné sur la fréquence 87,9 utilisée par France Inter en Gironde. Ceci, dans l'exacte position qui avait été la mienne sur les quais de Bordeaux face au fleuve, en ce fameux jour de ma conversation avec la lune*.

Ainsi lu de page en page, mon courrier - qui en comportait ni plus ni moins que six dans sa version papier - me sembla long... mais telle était la consigne n'est-ce pas ? Il n'était d'ailleurs pas dit que les journalistes lecteurs de lettres le liraient jusqu'au bout. Et si tel était le cas, c'est que sa fluidité leur en aurait donné l'envie, ou à tout le moins le souffle. J'avais saisi ma chance. Et je gardais toutes mes chances.

Un sourire de satisfaction s'empara subrepticement de mes lèvres.

Toutes mes chances... oui !

C'est alors que je fus saisie d'effroi.

Là : page 5, quatrième paragraphe... là-même où j'aurais dû porter l'estacade... se trouvait une irréparable coquille, qui me vaudrait à elle seule de faire partie des refusés.... à supposer bien sûr que mes lecteurs soient allés jusqu'à la page 5. Une irréparable coquille et qui plus est : un chiffre !!

Un chiffre, dans lequel tous verraient la preuve d'un détestable copier/coller avec un courrier déjà recalé l'an passé, péniblement actualisé, lamentablement refait. J'avais ni plus ni moins que commis l'impardonnable impair d'évoquer le Prix du Livre Inter 2018 en lieu et place du Prix du Livre Inter... 2019. Erreur grossière s'il en est !!

C'était foutu.

Je versai quelques larmes. Et plus encore...

Quelques rires aussi.

J'étais une femme de lettres, peut-être.

Mais s'il était une chose dont j'étais certaine désormais, c'est que je n'étais assurément pas une femme de chiffres. Je venais d'en faire l'éclatante démonstration, qui plus est : en public et en fanfare.

Je m'en fus fermer mon ordinateur et avec lui tous les espoirs du monde. Rêveuse j'étais. Rêveuse je serai...

Bien à vous, chers journalistes de France Inter lecteurs de lettres.

Des rêves par milliers. Et des jurés, des vrais !

 

* Le Grand Soir # 7 - Bordeaux (ma_ville)

2 Comments

  1. Patrick et Sophie sur mars 19, 2019 à 4:41

    Merci d’avoir partagé ce courrier il donne envie de lire tous les livres cités que nous n’avons pas déjà lus. Nous votons sans hésiter en faveur de votre participation au Jury du Livre Inter (2019). On y croit ! Patrick et Sophie

  2. Myriam sur mars 20, 2019 à 8:30

    Merci pour ce retour. J’adore le (2019) vous avez lu ce long texte jusqu’au bout… ce qui n’était pas gagné ! Myriam

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