Le Grand Soir #22 – Les rythme des saisons

Chère Madame,

Nous nous sommes croisées tôt ce matin du mois de juin dans les allées du « Brico Bâti Jardi » et notre échange, pour bref qu’il fut, m’a trotté si longtemps dans la tête que je me suis mise à mon clavier sitôt rentrée des courses.

Il est vrai que ma question pouvait paraître saugrenue, eu égard aux trombes d’eau qui tombaient sur Bordeaux ce jour-là. Un temps d’hiver… à tout le moins d’automne, et d’autant plus surprenant que le printemps s’était annoncé dès le mois de février.

À ce rythme-là, les saisons ne seraient bientôt plus de mise mais nous étions mi-juin, les vacances approchaient et avec elles mes envies de farniente et de repos.

Il était tout juste 9H30 et j’étais en quête de transats : ni petits, ni grands, de ceux qui se plient en un clin d’œil et font immédiatement penser à l’été quand on les sort. J’avais à mon actif deux magasins déjà quand je me suis présentée sous la tente de votre espace de vente, ponctuellement dédié au mobilier de jardin. Deux magasins déjà, où ne restaient en stock que des articles dont les coloris résolument fluos ne correspondaient pas à l’idée que je me faisais de ma terrasse quand viendrait le temps d’y lire au soleil.

Je m’attendais à plus de choix, mais il ne restait plus rien ou presque dans vos rayons aussi. C’est alors que j’avisai la perle rare : un transat « made in France », élégant et sobre, qui me sembla de prime abord également robuste et confortable, répondant en tous points à mes critères de choix. Comme il était juché au sommet d’un présentoir et que je voulais l’essayer, je m’en fus chercher âme qui vive à cette heure-ci du petit matin où les clients se font rare et les vendeurs aussi.

Vous étiez en train de réceptionner un lot de marchandises encore empaquetées. Je vous ai laissé terminer votre ouvrage, je n’étais pas pressée : non. Ceci fait, je vous ai abordée d'un sourire ouvert en grand, j’ai pointé du doigt l’objet de ma convoitise et je vous ai demandé s’il vous en restait d’autres car il m’en fallait ni plus ni moins que quatre. Vous m’avez dévisagée d’un air surpris.

- Des transats ??? m'avez-vous rétorqué, en ponctuant de trois grands points d'interrogation votre étonnement.

Oui, des robustes et confortables, du même modèle que celui juché sur le haut de votre présentoir.

Là-bas : de l’autre côté de l’allée.

Vous avez opiné de la tête.

C'était un transat de qualité : oui. Elégant, et confortable, et robuste comme on n’en fait plus. De marque française : re-oui. Un peu plus cher donc, mais costaud, m’avez-vous redit avant de m’indiquer qu’il s’agissait malheureusement du dernier exemplaire restant à la vente.

- Le dernier ???

Trois points d'interrogation sont de nouveau restés en suspend dans l'air, à l'égal de ma propre surprise.

Vous m’avez répondu d’un ton las : eh oui. Avant de préciser : dommage, car nous avons beaucoup de demandes. Je vous ai aussitôt interrogée sur le délai de réassort.

Et c’est alors que vous avez ri.

Oui : ri, d’un grand rire fatigué mais bel et bien sonore.

Il n’y aurait pas de réassort, non. Pas plus cette semaine que les autres : c’était fini.

Mon regard interloqué a semblé vous peiner, il est vrai que j’avais l’air fatigué moi aussi.

Et vous vous êtes exclamée :

- C’est que, Madame : l’été est fini !

Pour preuve, ces colis aux coloris d’automne que vous étiez en train de réceptionner depuis fort tôt ce matin-là. Des colis qu’il vous fallait déballer sans plus attendre car les clients du samedi, eux, n’attendraient pas. J'ai senti l'urgence dans laquelle vous étiez de retourner à ce travail interrompu par ma demande incongrue. Vous aviez l’air sincèrement désolée, et vous avez répété en remuant plusieurs fois la tête de gauche à droite comme pour mieux m’en convaincre : fini, l’été. Fini.

Mais il était encore temps pour moi de ne pas rater l’automne et j’avais de la chance, puisque rien n’était encore en rayon ! Vous avez balayé de la main la pile de colis encore vierges et j’ai cru lire dans vos yeux une sorte d’encouragement, surtout ne tardez pas… et soyez la première à en profiter cette fois !

Vous avez suivi mon regard, qui allait des transats à la pile de colis tout juste réceptionnés avant de s’arrêter sur vous.  Et vous avez hoché la tête. Je serais la première : oui !!! Il n’y avait qu’à choisir parmi la multitude de coloris présents et cette fois : la gamme était ni plus ni moins que complète…

J’ai de nouveau laissé mon regard trainer sur le sommet du présentoir. Je devais avoir l’air si pitoyable que vous m’avez sans hésité proposé un prix soldé pour ce transat pourtant quasi-parfait. Le dernier. Celui que je trouvais élégant, robuste… et juste un peu trop cher.

Il était 9H45, les premiers clients arrivaient. Vous m’avez gentiment fait signe de la tête, je dois y aller, là. Je vous ai fait signe que oui : je le prenais. Vous avez descendu mon transat du haut de son présentoir, rayé au feutre noir l’étiquette d’un -30% décidé. Pris un feutre rouge tout aussi décidé et barré le tout d’un -50% qui faillit bien m’arracher un hoquet, c’est que j’en voulais quatre, moi…

Et vous êtes prestement retournée à vos colis d’automne, me laissant seule avec mon dilemme.

Aux caisses quelqu’un m’a dit :

- Ah ? il en reste encore ?

Un seul, oui. Au lieu des quatre dont j’aurais besoin…

Quelqu’un d’autre s’est exclamé :

- Eh oui : l’été est fini.

Refrain repris en boucle par chacune des caissières.

Fini, fini, fini. L’été était fini.

- Mais ne vous inquiétez pas, nous en aurons de très beaux cet hiver.

Chacun y est allé de son conseil : il fallait privilégier le mardi, le jeudi, la pause méridienne, l'heure de sortie des écoles, la matin plutôt que l'après-midi, proscrire le samedi bien sûr et les débuts de mois aussi.

- N’attendez pas trop surtout ! Ils partiront vite…

Un vendeur a dit : le mieux serait de venir dès la Toussaint, pendant les soldes. Pas pour y acheter les coloris d’automne, non. Mais parce qu’en novembre, l’été arriverait tout juste en rayon et qu’alors j’aurais encore tous les choix possibles.

En voilà, une bonne idée ! ont repris les autres de concert.

La caissière a suspendu son geste et elle m’a dit : … vous le prenez quand-même ?

Et c’est ainsi que je me suis retrouvée à transporter sous une pluie battante mon unique transat, fort heureusement étanche et costaud. Nous étions mi- juin, l’été n’était pas encore là, loin s’en faut !

Mais, commercialement parlant : c’était fini. Je me suis pincée du doigt pour vérifier que je ne rêvais pas. Nous étions mi-juin et je venais d’acheter soldé à 50% un transat hors de prix aux couleurs estivales, taillé pour passer plusieurs étés dehors du haut de ses cinq ans de garantie. Fabrication française oblige ! Et je devais dire si je le prenais « quand-même » ?

Cet implacable illogisme eut vite fait de me mettre en joie. J’eus dans la foulée la fugace intuition d’un grain de sable, susceptible de mettre à mal l’horloge pourtant bien huilée des promotions en tous genres. Car à bien y réfléchir, si tout restait parfaitement sur les rails, nous aurions bientôt des soldes d’été au début du printemps. Des soldes d’hiver en automne. Et ainsi de suite. Au train d’enfer où semblaient aller les choses, le jour viendrait où je trouverais en mai à prix cassé des chaises « bien de saison », uniques en leur genre peut-être, mais il suffirait de chercher un peu pour imaginer de belles alliances de couleurs tandis que d’autres s’arracheraient en plein été, à prix d’or et dans l’urgence, l’intégrale de la collection d’automne.

Mieux, tandis que des acheteurs de tout poil iraient faire leurs emplettes d’automne cinq mois avant le  jour J, j’irais installer mi-juin mon transat flambant neuf sur une plage déserte… et pour cause ! d’où je contemplerais un océan bleu profond annonciateur d’été.

Le rythme immuable des saisons allait reprendre ses droits. D’aberrations en aberrations, la boucle aurait vite fait d’être bouclée et le calendrier commercial serait de nouveau raccord avec celui des saisons, à l’issue d’une révolution à 360° qui faisait à elle seule rêver à des lendemains meilleurs.

Quant à moi, je n’étais décidément plus dans le rythme… mais qu’importe ?

Puisque l’été serait toujours l’été.

Chère Madame, vous n’imaginez rien de mes pensées bien sûr et je ne saurais vous tracasser plus que je ne l’ai déjà fait ce matin avec ma question incongrue. Sachez toutefois le plaisir que m’a procuré votre geste, par-delà le gain financier immédiat dont je fus bénéficiaire. Sans doute la météo déplorable de ce mois de juin est-elle pour beaucoup dans cet invraisemblable mélange de saisons.

Mais apprendre aujourd’hui 16 juin que l’été est déjà fini alors qu’il n’est pas encore commencé ouvre tant de possibles, que je me régale à la seule idée d’y songer plus avant sur ma terrasse cet été, tranquillement allongée sur mon transat... comme il se doit !

Bien à vous,

M.

 

Je vous ai remis votre lettre au plus fort de l'été, tandis que les soldes d'automne s'arrachaient à prix cassé au Brico Bâti Jardi et que vous vous commenciez tout juste à installer la collection d'hiver.

Il était encore tôt, les températures étaient caniculaires, les tenues légères. Vous n'en pouviez plus de toute cette chaleur et moi non plus.

Vous l'avez lue en diagonale, une étincelle a traversé vos yeux. Venez-voir ! m'avez-vous dit d'un ton tout guilleret. Cela va vous faire du bien...  Vous m'avez guidée dans votre arrière-boutique, où l'un de vos assistants était en train de déballer une tête de gondole en forme de bonhomme de neige. Je vous ai remerciée pour ce petit bol d'air frais. Vous avez souri... et vous m'avez dit : vivement l'hiver !!!

Votre plaisir était de vendre l'hiver en été quant tout le monde rêvait à des températures plus fraiches, et de vendre l'été quand le moral ambiant était si gris qu'un peu de couleur changerait tout.

Vous vendiez du rêve, voilà tout.

Nous avons quitté l'entrepôt sans échanger plus de mots. Vous m'avez serré la main, et vous m'avez dit :

- Votre été n'a pas plus de réalité que le mien. Vous vous jouez des saisons comme moi. Vous vous jouez des gens. Vous y allez de vos petites histoires, elles ont leur part de vérité, leur part de rêve aussi. Et vous voudriez qu'on les croie...

Je me suis tâtée du doigt pour vérifier que je ne rêvais pas. Vous aviez raison bien sûr. Pour déconcertant qu'il puisse être parfois, le rythme des saisons n'en restait pas moins immuable, et calé sur un calendrier quel les soldes ne sauraient faire plier. Pas plus qu'elles ne feraient la pluie ou le beau temps ailleurs que dans leurs rayons savamment achalandés pour nous faire perdre le bon sens du temps. Je me fis la promesse de ne jamais céder aux sirènes d'un calendrier de pacotille, et c'est d'un pas redevenu guilleret que je m'en fus rejoindre l'été... le vrai !

 

 

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