Le promeneur du soir

Cher messager,

C’était en fin de journée, sous une belle lumière d’automne, de ces journées où l’été de la Saint-Martin aime s’attarder sur les côtes redevenues désertes et repousse à l’envie l’inexorable progression vers l’hiver.

Les vacances tiraient sur leur fin et nous étions occupés à construire sur le sable d’improbables barrages au sortir d’une baïne. Tâche impossible s’il en est ! Oscar dirigeait la manœuvre et s’employait à canaliser les ardeurs de la marée, avec au cœur la foi des grands bâtisseurs. J’étais quant à moi centrée sur ma tâche d’ingénieur-concepteur d’inutile et je n’aurais pu rêver plus bel ouvrage : une succession de sas où enfermer l’eau, la laisser repartir sitôt atteint le seuil du trop-plein, ouvrir les vannes, les refermer ensuite à coup de sable, consolider sans cesse l’éphémère structure de notre édifice. Ceci pendant des heures et sans relâche, sur fond d’océan calme et de soleil couchant.

Les enfants ont ceci d’extraordinaire qu’ils peuvent se tendre vers d’invraisemblables objectifs et n’en ressentir jamais le côté bien vain, bien vide. Leur énergie est inépuisable et leur plaisir…

Ah ! Leur plaisir ! Leur plaisir est simple, immédiat, entier et d’autant plus grand que la tâche vous semble impossible. C’est dire ce qu’était notre joie d’être là, ce soir-là, à vaquer sans relâche à de tout petits riens.

Vous nous observiez d’un œil rieur, depuis quand au juste ? Silhouette silencieuse cheminant sans hâte au bord de l’eau, soudain captée par notre agitation.

Vous avez fini par aborder Oscar au motif d’une précision technique. Il vous a répondu le plus sérieusement du monde, oui, c’étaient bien ces quatre galets là : le noir, l'orangé, le blanc et le rose, qui indiquaient le seuil de remplissage au-delà duquel le fragile équilibre du barrage serait en péril. Un seuil à ne jamais dépasser. Jamais.

Vous avez hoché la tête, perplexe.

Et comment était-il tenu compte de la perméabilité du sol ?

Regard contrit d’Oscar, qui me retourna aussitôt la question.

Je me suis approchée à mon tour, bonjour Monsieur, mes plans auraient-ils une faille que nous n’aurions déjà identifiée mon fils et moi ?

… que oui, Madame ! m’avez-vous aussitôt répondu d’une voix enjouée. Car voyez-vous, les galets devraient être là, et là, et là. Trois suffiraient, ceci étant quatre feraient tout aussi bien l’affaire. Mais attention, il ne fallait pas trop tarder sinon l’édifice ne pouvait que sombrer pour cause de seuil inexact. Ce qu’il fit, la minute qui suivit.

Oscar en resta bouche bée… ses galets n’avaient rien vu venir ! Nous nous activâmes alors vous, Oscar et moi à rectifier le tir. Une fois l’aile sud du barrage reconstituée, mon fils plaça silencieusement ses galets là où vous l’aviez dit.

C’est alors que vous m’avez adressé un clin d’œil, comme ça : en douce ! Les yeux rieurs et le sourire en coin… je l’ai bien eu, pas vrai ? Tout cela n’était donc que du bluff et votre histoire de perméabilité ne tenait pas plus debout que notre édifice…

Je vous ai souri, eh oui, une mère adore que l’on rende heureux ses petits. Nous avons amassé encore un peu de sable, tapoté à droite et tapoté à gauche sur chaque muraille, rehaussé certaines « pour le cas où » et puis nous avons lâché notre ouvrage et pris le temps d’une rencontre à petits pas. Bonjour, je suis la mère, je suis nulle en math… et vous ?

Moi ? Je suis le promeneur du soir. Accessoirement : nul en math moi aussi !

Nous avons ri de concert. Ah ! Les maths, les maths… Vous étiez à l’évidence heureux de ne pas être seul sur la plage en cette belle fin de belle journée, à regarder les reflets du soleil jouer à la surface de l’eau. Heureux d’observer nos propres jeux, notre propre joie. Car de vous à moi, avez-vous ajouté d’une voix soudain plus grave, qui d’autre qu’un enfant accorde aujourd’hui toute sa valeur aux galets, aux courants éphémères de l’eau sur le sable, aux mille dessins qu’ils laissent sur le sol ?

Vous parliez si bien des trésors méconnus de l’eau que nous avons continué à cheminer ensemble tandis qu’Oscar poursuivait minutieusement son ouvrage, parant de temps en temps avec lui aux urgences du barrage, revenant sur nos pas, papotant de tout, de rien, de tout encore et surtout de rien. J’ai regardé avec vous le ciel, l’eau, le sable. J’ai regardé Oscar. Ses boucles blondes, sa peau dorée, son sourire. Immense ! Et sa joie de vivre, immense elle aussi. Je vous ai dit mon plaisir de partager avec vous ce soir qui tombait ; la beauté du ciel, celle des vagues, l’écho lointain du vent sur la houle et la douceur inattendue du temps. Je vous ai dit la joie que me procurait le fait de communiquer de façon spontanée et simple avec quelqu’un d’inattendu.

Vous avez souri, silencieux. Puis vous m’avez dit d’une voix tout juste un peu moins fluide, un peu plus rauque aussi, que vous reveniez « de loin ». Ce furent vos propres mots. De loin et même de très loin, oui : une solide dépression, à soixante-dix ans passés. Long et imprévisible chemin dans un désert privé de vie. Vous aviez travaillé dur des années durant, accumulé les maisons, les villas, les rendez-vous, les belles affaires. Vous aviez porté le tout sur vos seules épaules, fier d’être fort, de le montrer, de le penser surtout. La dépression avait tout submergé, tout emporté de vous. Rien ne restait de ce temps-là, m’avez-vous dit.

Rien. Pas même vous.

Et vous n’aviez rien vu venir.

Rien pressenti de la tempête qui sommeillait en vous et s’apprêtait à mettre à sac votre vie.

Rien.

Un long silence s’est installé entre nous. Puis vous m’avez dit les mots du bonheur, celui d’une renaissance à vous-même après des détours dont jamais vous n’auriez pu imaginer qu’ils aient un jour une issue, et encore moins un sens. Vous m’avez dit les mots de ce regard neuf ; ceux de ces envies de nouveau-né que vous sentiez monter en vous comme autant d’appels à changer résolument de façon d’être.

C’est peu dire que du bonheur émanait de vous ce soir-là. Un bonheur palpable, communicatif. Il était là tout autour de vous et vous nous l’avez donné en partage alors même que nous ne demandions rien. Et je me suis dit : pourquoi faut-il la souffrance, le désespoir, la solitude des déserts aussi pour atteindre cette bienveillante humilité que seuls semblent porter en eux les grands blessés de l’âme ou de la vie ? Cette ouverture extrême, cette écoute, cette simplicité des sens ?

Il n’était besoin ni de mots, ni de gestes. Tout était là. Au loin, le soleil se couchait sans autre obstacle qu’une ligne d’horizon bien nette, bien bleue. Vous vous êtes levé à regret, l’heure tournait. Vous étiez venu pour voir le rayon vert et ce serait pour bientôt alors il vous fallait vous préparer. Je vous ai dit sans trop réfléchir « le film de Rohmer ? » et vous avez ri.

Pas le film, non. Le phénomène : celui qui s’échappe tous les soirs du couchant et court un bref instant sur l’océan avant de s’en aller donner son énergie aux hommes de bonne volonté, m’avez-vous expliqué de votre belle voix. Jules Verne en avait fait un livre. Des photographes couraient le monde pour le capter. Le rayon vert était une évidence que vous veniez quant à vous saluer chaque soir et dont vous vous nourrissiez.

J'aurais pu vous trouver soudain moins limpide, mais vous aviez l’air d’y croire si fort que nous l’avons cru avec vous et appris ce petit geste des paupières et de la main qui seul, nous permettrait d’entrevoir un jour le rayon vert. Qui sait ?

Puis nous avons repris le chemin de nos barrages, avec au fond du cœur la couleur laissée par votre gentillesse. La chaleur de votre écoute. Votre belle franchise, et la confiance que vous veniez de me témoigner. Vous aviez tout d’un messager, celui du rayon vert peut-être, ou de toute autre cause salutaire, placé sur notre route par je ne sais quelle bienveillante main.

Cher messager, il me reste à vous souhaiter un infini de petits riens.

Un infini de temps pour bien les regarder.

Un autre encore : pour bien les partager.

Bien à vous, des soleils prodigues et de belles rencontres…

M.

 

Je savais où vous trouver, même endroit, même heure. Il me fut donc aisé de vous remettre ce courrier en mains propres.

Vous étiez assis face à l’océan, le regard fixé sur l’horizon, tout beau avec votre grand sourire et vos mains, ouvertes en grand elles aussi pour mieux m’accueillir.

Vous m’avez fait la bise et vous m’avez dit :

Votre lettre, ce sera mon rayon vert des jours de pluie.

3 Comments

  1. Michel 33 sur novembre 2, 2019 à 6:58

    Une légende associe le rayon vert au passage des morts au monde des vivants… le choix de la date est bien vu !!

    • Myriam sur novembre 7, 2019 à 7:05

      Au risque de vous décevoir Michel… ce n’était absolument pas prémédité et j’ignorais cette légende. Le texte évoquant une certaine forme de renaissance le hasard a bien fait les choses. Merci pour votre commentaire. Bien à vous, Myriam

  2. Anna P sur novembre 7, 2019 à 6:46

    un beau regard sur les autres c’est émouvant et sensible la photo aussi est très belle
    merci
    Anna

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