Les points communs

Retour sur une rencontre avec une auteure autour d'un livre : Sophie Poirier - Les points communs, doublée d'une rencontre avec "une vigneronne" et ses vins : Sylvie Thomasson.

Deux belles rencontres, pour la première sortie en extérieur du Club lecture de l'Association À portée de mots, ouverte à  tous le temps d'une après-midi estivale animée par Nicole Ouvrard, au cœur des vignes du Château Tour du Moulin du Bric à Saint-André-du-Bois, sur les Coteaux de Saint-Macaire en Gironde.

L'écriture tout d'abord, envisagée comme une façon de regarder le monde, de se questionner, d'être soi, "une manière de traverser sa vie et d'en faire autre chose...". Sophie Poirier évoque l'un de ses livres, "Mon père n'est pas mort à Venise", écrit  à un moment de sa vie marqué par les soudains problèmes de santé de son père, devenu sous sa plume un personnage de roman à part entière. "Un moyen de se décaler de la vie pour l'absorber différemment". De s'en nourrir, d'en faire de la littérature. D'en ressortir plus forte.

Elle évoque avec humour un autre de ses livres, "Le libraire a aimé". Roman inspiré par une scène de la vie réelle, deux éditeurs qui se donnent régulièrement rendez-vous dans un café pour parler de livres. Que savent-ils l'un de l'autre, au juste ? Se connaissent-ils vraiment ?  Sophie dit joliment : "les gens qui écrivent ont souvent les oreilles qui trainent" avant d'évoquer son envie, avec ce livre, de questionner le rapport au réel, à la fiction, et ce curieux mélange entre les deux dont sont faits les romans.

"Les points communs", son dernier livre, a été écrit dans le cadre d'une commande d'écriture des éditions Ici&là suite à l'octroi d'une bourse d'écriture 2017 de la Région Nouvelle Aquitaine : aller à la rencontre des libraires indépendants, un peu partout en France, pour témoigner de leur métier. Les écouter raconter chacun leur parcours, découvrir leur librairie, leur univers spécifique. Y prendre du plaisir bien sûr. L'écrire, et le donner à lire. Mais comment raconter cette succession de rencontres sans lasser le lecteur ?

Avec humour toujours, Sophie Poirier raconte comment "l'une de ses failles... ne pas savoir conduire, voyager peu" lui a donné l'idée de construire son récit comme une quête. Faire de ce livre un voyage, avec une carte, des trains, des horaires, des hôtels, tout un ensemble de points à atteindre et à relier entre eux avec pour chaque étape un rendez-vous, à la rencontre d'un.e libraire. Embarquer le lecteur dans ses déplacements, voyager en sa compagnie. Car une librairie "c'est d'abord un espace de rencontre, un lieu où l'on doit avoir envie d'aller" ainsi que le lui a confié une libraire. Un livre, aussi.

Alors Sophie embarque le lecteur dans ses enquêtes. Avec elle, il se questionne : comment choisir les libraires à rencontrer parmi tant d'autres (il y a plus de 3 000 librairies indépendantes en France) ? Et d'abord qui sont-ils, ces libraires à découvrir ? Des femmes, majoritairement. Ah ? Et quels sont leurs lieux ? Leurs habitudes ? Les endroits où ils/elles se nourrissent (on sent très vite pointer la gourmande) ceux où ils/elles se baladent, leurs lectures bien sûr. Ont-ils/elles des auteurs favoris, ceux là-même qui constituent les piliers de "leur stock" ? Des anecdotes, des surprises, de petits bouts d'histoires parfois plus intimes à confier ? Comment ont-ils/elles constitué leur fonds ? Choisi leur local, agencé leurs étals ? Quelle est leur petite "patte" personnelle, celle qui fera l'âme des lieux ? Et ainsi de suite, de question en question. De rencontre en rencontre.

Cela demande du temps bien sûr. Alors Sophie arrive en avance, pour pouvoir respirer tranquillement les lieux. Le décor est posé, il n'y a plus qu'à ouvrir grand les yeux et les oreilles. Livre en main, nous plongeons avec elle dans le paysage, observons la disposition des lieux, les clients, leurs cheminements, et cette façon bien particulière qu'a leur libraire de cheminer avec eux, de les écouter, de les conseiller. Jusqu'à ce geste magnifique, quelque soit la circonstance et le lieu, celui de leur remettre l'ouvrage "de la main à la main, toujours".

Et puisqu'il qu'il est question de points commun, Sophie Poirier évoque ce qui fut pour elle une vraie découverte : cet amour de la liberté qu'ont les libraires. Tous, sans exception. Un amour de battant, pour une liberté vécue comme un combat. Car les libraires sont d'abord des résistants, à l'heure des supermarchés, du numérique, du manque de temps, et de tout ce qui distrait les humains que nous sommes de l'écrit. Partout en France, dans de petits villages parfois, dans de grandes villes, des ports, à la montagne, à la campagne, les libraires militent pour la culture, la diversité, le partage. "Cela m'a redonné du souffle".

Et du souffle, le fait est que nous en avions nous aussi après cette rencontre "avec l'auteure". Une grande première pour certains des participants ! Une rencontre tout en douceur, en délicatesse et en poésie, une rencontre à l'image de Sophie. Voix douce couverte parfois par le bruit des engins agricoles mais toujours audible.

Nous avons quitté "Les points communs" pour arpenter les vignes du Château Tour du Moulin du Bric sous la conduite de Sylvie Thomasson et de son fils Maxime, le dernier de cette famille de vignerons installée depuis trois générations (au moins ?) sur les coteaux de Saint-Macaire.

Vue splendide : à l'horizon, se découpant sur la ligne bleu du ciel, l'allée de cyprès du domaine de Malagar ; en contre-bas, dans une légère brume, le clocher de l'église de Verdelais ; sur notre droite, le Château Malromé. Et partout autour, des rangées de vignes entrecoupées de petits bois.

Mauriac, Toulouse-Lautrec. Les vallons de l'Entre-deux-Mers sont d'une beauté propre à susciter de belles pages, de belles toiles et de bons vins. Nous le savions bien sûr. Mais là, dans la douceur imprévue de l'automne, nous l'avons éprouvé de manière sensible et forte. Nous avons observé "la moisissure noble" et goûté les grains de raisin brunis des grappes de sémillon en attente de vendanges. Nous avons découvert des saveurs sucrées, fruitées, presque confites. Nous avons effrité entre nos doigts un peu de la terre des sillons, couleur de pierre sèche, et touché le rugueux de ceps taillés hauts. Et nous avons tendu l'oreille.

Chacune des phrases de Sylvie Thomasson est emplie de passion quand elle évoque, avec un bel accent "de chez nous", les triées des vendanges à venir pour les raisins qui donneront "L'Or du Bric". Un vin blanc liquoreux, en parfaite harmonie avec les couleurs d'automne. Emplie de passion toujours quand elle nous montre les vignes déjà vendangées qui donneront son vin blanc doux ; celles aussi des cuvées de ses deux vins rouges, Tradition et Prestige.

Une autre façon de regarder la vie, de se questionner, d'être soi. Traverser les saisons ; travailler sans relâche la terre et les vignes ; connaître chacune des particularités de ses parcelles et se laisser surprendre, pourtant, par chaque cuvée. Un 2013 qui soudain se révèle, un 2015 que l'on sait prometteur, un 2016 fruité et doux, un 2018 qui sera ce qu'il sera, une fois les vendanges terminées... Dix jours encore à attendre en scrutant la pluie, le soleil, pour des vendanges auxquelles se joindront comme chaque année des amis, des clients.

Une autre vie, à moins d'une heure de Bordeaux.

Le soleil décline et il fait bon discuter encore autour de la longue table, tout ici peut se raconter : le pain (artisanal lui aussi) ; le pâté de porc au foie gras et les merveilles "maison", relevées d'un peu de rhum et de citron ; le vin bien sûr ; l'histoire des maisons du village, celle des familles qui y ont habité ; qui y habitent encore. Une voiture passe, son conducteur ralentit avant de clamer haut et fort : " salut, les vignerons ! ".

"C'est la campagne ici..." commente la maîtresse de maison.

Et nous y sommes bien.

Une auteure, une vigneronne.

Des lecteurs, amateurs de vins et de bons mets.

Des paysages de vignes et de bois.

Un terroir. Et des gens qui échangent, partagent.

Se découvrent des points communs.

À portée de mots.

 

 

1 Comment

  1. Ouvrard sur octobre 28, 2018 à 1:55

    Magnifique texte Myriam qui reflète bien ce que nous avons partagé dans cette belle journée . Beaucoup d’emotions Pour moi dans cet écrin qui m’a vu naître . Merci .

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