Souvenirs d’enfance

[ Extrait d’autobiographie ]

Enfance à la campagne landaise, jeux avec mes frères.

Je n’ai de cesse de m’échapper du jardin familial, pourtant déjà bien grand, pour suivre mes frères dans la lande en face qui s’ouvre dès notre portail.

C’est un terrain vague, immense, avec au loin des bâtiments désaffectés, constituant notre horizon.

Nous n’allons presque jamais vers ces bâtiments. Je me rappelle pourtant une visite dans cette ruine à moitié démolie par le temps dont les parois me semblent si hautes et quelque peu menaçantes. Je la contemple, cette ruine, dans une peur sourde, ne comprenant pas la structure des pièces qui s’étalent devant mes yeux. J’ai suivi mes frères plus aventureux.

Ce local labyrinthique tout de béton ne présente aucun charme pour nous. Seuls restent des murs tristes et laids, rien pour nous y retenir.

Mais cette usine est notre amer, notre point d’ancrage à l’horizon comme pour d’autres des montagnes chaque jour devant eux.

Ce qui nous passionne bien plus, c’est de parcourir cette lande entre notre maison et cette usine en ruine, parcourir ce vaste territoire recouvert de bruyères, d’ajoncs, de genêts d’arbrisseaux ici ou là. La végétation a repris ses droits conférant un aspect sauvage qui nous ravit laissant la vue ouverte jusqu’à l’horizon. C’est notre terre d’aventure.

Mes frères y inventent des cabanes, moitié perchées, moitié accrochées à des arbres pour s’y cacher, voir de loin, voir le plus loin possible dans cette lande, à la végétation plutôt rase .

Cet endroit isolé et morne nous fascine. Mes frères, surtout Christophe, ont cette science de savoir agencer, ajuster des éléments hétéroclites pour construire des abris.  Il sait imbriquer, faire tenir ensemble, des vielles planches, de la brande, des branches trouvées ici et là, que nous devions tirer, trainer jusqu’à notre campement. Il lui faut trouver parmi les quelques arbres qui survivent en cet endroit, ceux aptes à nous héberger, permettant d’y  grimper pour être en vigie . Ces constructions, ces manipulations, ces arrangements nous prennent des heures, des jours.

Je les suis tant bien que mal, mes frères. Je suis l’ainée, habituée à commander, à être écoutée. Mais là je perds mon statut. Je suis à la remorque, je trottine derrière eux, les écoute religieusement, ne possédant aucune de ces qualités pratiques nécessaires à l’édification d’un abri. Je peux être renvoyée à tout moment pour contribution nulle. Je suis bien plus peureuse qu’eux pour évoluer dans cet extérieur immense. Créer à partir de rien m’a toujours fasciné. Et ce sentiment exaltant de liberté me procure beaucoup d’ivresse.

Je traverse parfois cette lande avec mon berceau en bois et mes poupées pour leur permettre du respirer du bon air, avoir un beau teint, dans un réflexe maternel conditionné par les croyances de l’époque. Mes frères bricolent des voitures à pédales.

Ce qu’ils aiment pardessus tout, c’est construire des cabanes, et moi être dans leurs pattes à les regarder faire avec admiration y monter enfin pour voir le monde d’en haut.

Dans ces landes immobiles, nous nous agitons à être les rois de ce monde.  Nous scrutons tout animal qui viendrait s’y aventurer ou tout voisin qui daignerait y poser un pied s’exposant à des représailles. Mais personne n’a jamais pointé le bout de son nez.

Bien plus tard ma mère m’apprit à ma grande surprise que ce paquebot de ciment échoué au bout de la lande fut une usine active, dont elle avait connu le Directeur et sa famille, dirigeant une fabrique de Bénédictine*, un spiritueux en vogue dans ces années-là.

A l’adolescence je me prendrai de détestation pour ces lieux bien trop plats, chargés d’ennui et ne leur trouvait plus aucun charme.

50 ans après, je regarde avec nostalgie ce lotissement de maisons individuelles qui a poussé sur notre terrain de jeu d’antan et que je contemple dès le portail de mes parents.

Qui sait désormais que sous ces lotissements, leurs maisons modernes, leurs gazons bien domestiqués, leurs arbres importés, il y eut une lande en friche qui courait, échevelée, une usine délabrée et des mômes qui avaient passé une partie de leur jeunesse laissant un peu de leur âme d’enfant accrochée ici où là sur chaque buisson.

[...]

 

* Bénédictine : selon la légende maison, un élixir de santé aurait été mis au point par un moine vénitien, Dom Bernardo Vincelli à l'abbaye de Fécamp en 1510. Alchimiste et herboriste, il aurait distillé quelques-unes des plantes médicinales qu'il trouvait en abondance sur le plateau cauchois. Le breuvage aurait été très apprécié par le roi François Ier. Historiquement, il n'existe aucune trace de tous ces éléments. Perdue puis retrouvée la recette aurait été utilisée par le négociant en vin Alexandre le Grand. Sans doute plus précisément, il semble qu'Alexandre Le Grand ait concocté lui-même la liqueur, aidé d'un pharmacien  à partir de vieilles recettes médicinales qu’il possédait dans un livre , ayant appartenu à l’abbaye , un de ses aïeul. Source Wikipedia

 

 

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